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© 2015 Hervé PONSOT o.p.

Photo de couverture : Retable du Grand-Prêtre.

Église Notre-Dame à Lampaul-Guimiliau (Wikimedia)

Edition : BoD - Books on Demand GmbH

12/14 rond-point des Champs Elysées

75008 Paris

Imprimé par BoD – Books on Demand GmbH, Norderstedt

ISBN : 978-2-3220-0815-5

Dépôt légal : Janvier 2015

Préface : l’étrangeté de la lettre aux Hébreux

Qui, dans le public chrétien du XXIe siècle, connaît la lettre aux Hébreux et, mieux encore, s’intéresse à elle ? Une minorité sans doute. Voilà un écrit qui est pourtant lu en semaine dans l’église catholique au début du temps liturgique, mais que les exégètes abordent peu : les « spécialistes » se comptent sur les doigts d’une main, peut-être même pas de deux.

À la décharge de la communauté chrétienne dans son ensemble, il faut quand même reconnaître que la « matière » est a priori plutôt rébarbative, surtout dans un monde où les références historiques sont prégnantes : ici, peu ou pas de références au Jésus de l’histoire, un style qui ne ressemble en rien à celui des lettres de Paul, un vocabulaire très spécifique et souvent abscons pour nos contemporains, des thématiques comme celles de Jésus Grand-Prêtre ou du Jour des Expiations que l’on connaît mal et dont on ne voit guère la portée. Ou plutôt dont on comprend très mal qu’elles puissent faire l’objet d’une méditation : après tout, Jésus ne s’est-il pas tenu le plus longtemps possible à l’écart de Jérusalem et de son temple ? Et les prêtres et les Grands-Prêtres ne sont-ils pas largement responsables de sa mise en croix ?

En bref, de multiples facteurs concourent, aujourd’hui comme depuis vingt siècles, à ranger au musée des Ovnis la lettre aux Hébreux. Et il faut le reconnaître, dans un premier temps, la lecture de cet écrit demande de « s’accrocher », ce que quelques commentateurs ont heureusement fait ou continuent de faire. Le plus connu aujourd’hui est sans doute un jésuite devenu cardinal, Albert Vanhoye, auteur de plusieurs livrets ou ouvrages, dont un livre qui n’est sans doute pas le plus célèbre de ceux qu’il a écrits : La lettre aux Hébreux : Jésus-Christ, médiateur d’une nouvelle alliance1. C’est une somme sur laquelle il est pourtant bon de s’arrêter pour présenter notre écrit.

Dans un premier temps, Albert Vanhoye souligne l’extrême nouveauté du titre de grand-prêtre que l’auteur propose d’attribuer à Jésus dans mon homélie2. Nouveauté est un mot faible : de fait, « en dehors de la Lettre aux Hébreux les titres de ‘prêtre’ ou ‘grand prêtre’ ne sont jamais attribués à Jésus. Les évangiles ne parlent jamais de sacerdoce à son propos »3. Pas plus que ne le fait saint Paul.

Vanhoye note donc avec raison : « À première vue, en effet, on ne percevait pas la moindre relation entre l’existence de Jésus et l’institution du sacerdoce telle qu’elle était vécue alors en conformité avec l’Ancien Testament : la personne de Jésus ne s’était pas présentée comme sacerdotale, son activité n’avait pas eu l’aspect d’un ministère de prêtre et sa mort n’avait rien eu d’un sacrifice rituel »4. Ces trois derniers points font ensuite l’objet d’une justification détaillée : si les deux premiers ne prêtent pas trop à discussion, on peut s’interroger sur le troisième. Reprenons encore Vanhoye : « Ne faut-il pas admettre que sa mort a été un sacrifice, le plus parfait des sacrifices, et donc un acte sacerdotal ? Une réponse positive à cette question peut paraître évidente à nos yeux de chrétiens, mais elle ne l’était nullement aux yeux des contemporains de Jésus, car ils avaient une tout autre conception du sacrifice.

Selon la perspective ancienne, un sacrifice était une action rituelle, glorifiante et qui unit à Dieu. La victime était immolée dans le lieu saint et offerte à Dieu de façon cérémonielle dans un contexte de rites sacrés. L’événement du Calvaire n’avait eu aucun rapport avec ce genre de sacrifice, mais s’était présenté exactement comme le contraire, car il s’était agi d’une peine légale, l’exécution d’un condamné à mort. Entre une exécution capitale et un sacrifice rituel, le contraste est complet. Une exécution capitale est un acte juridique et non rituel ; elle n’est pas glorifiante, mais infamante ; son sens n’est pas d’unir à Dieu, mais, au contraire, de retrancher le condamné du peuple de Dieu et de le séparer de Dieu lui-même. L’exécution n’a donc pas lieu dans le lieu saint (cf. 2 R 11, 15), mais hors de la ville sainte (cf. He 13, 12) »5.

Fort de ce constat imparable, Vanhoye se demande comment l’auteur de la lettre aux Hébreux a pu imaginer faire de Jésus un grand-prêtre, offrant un sacrifice rituel. Pour notre cardinal, tout part du thème de l’accomplissement des Écritures6 : il fallait que les textes qui ont trait au sacerdoce, et qui jouent un rôle très important dans l’Ancien Testament, trouvent aussi en Jésus leur accomplissement, d’autant plus que l’attente d’un Messie-prêtre était incontestablement présente à cette époque. Pour reprendre les termes de Vanhoye, l’auteur a dû « proposer une nouvelle façon de comprendre le sacerdoce en passant du niveau superficiel au niveau profond »7.

Pour ce faire, dit encore Vanhoye, « en He 2, 17, l’auteur n’emploie pas encore le mot « médiateur », mais il exprime déjà la fonction médiatrice du sacerdoce, car il parle de la relation de Jésus avec ses frères (« il devait en tous points se faire semblable à ses frères ») comme condition à remplir pour les mettre en rapport avec Dieu (« pour devenir [...] grand prêtre pour les rapports avec Dieu »). L’approfondissement de l’idée de médiation se manifeste par la façon dont est présentée l’accession du Christ au sacerdoce : au moyen d’une totale assimilation à ses frères humains »8.

Et Vanhoye de rappeler que la situation traditionnelle du grand-prêtre faisait de lui un être saint, séparé de ses frères, élevé au-dessus d’eux sans jamais pourtant jamais atteindre Dieu lui-même. « La contemplation de la Passion a conduit l’auteur à une conception totalement différente de ce que doit être une authentique consécration sacerdotale : non pas une sanctification obtenue au moyen de rites de séparation, mais une sanctification qui s’obtienne grâce à un dynamisme de solidarité et de communion. Dans le mystère pascal du Christ, l’acceptation complète de la solidarité avec les plus misérables des hommes a réalisé effectivement ce que les rites anciens s’efforçaient en vain d’obtenir : l’élévation de la nature humaine jusqu’à Dieu »9 (cf. He 2,9).

À ce point, tout est déjà dit ou presque de l’intention de l’auteur de la lettre : il faut seulement préciser l’idée de médiation. À nouveau Vanhoye : « le projet du sacerdoce ancien n’était pas un projet de séparation, mais un projet de médiation, et c’est ce projet qui a été repris dans le mystère pascal du Christ et porté à son accomplissement. Pour pouvoir exercer une médiation entre deux parties, il faut se trouver en bonne relation avec l’une et l’autre. Devant exercer une médiation entre les hommes et Dieu, le prêtre a besoin d’une double relation, avec les hommes et avec Dieu ». Pour le dire plus explicitement : « On conçoit les médiateurs comme des intermédiaires. Ils se trouvent entre les deux parties, proches de l’une et proches de l’autre. Et donc en mesure d’assurer une communication entre l’une et l’autre. Mais ils restent extérieurs à chacune des deux parties, ce qui rend problématique leur médiation. Dans le cas du Christ au contraire, cette extériorité n’existe pas. Le Christ n’est pas extérieur à Dieu, il n’est pas extérieur aux hommes ; il est Dieu avec Dieu, homme avec les hommes. Il n’occupe pas une position intermédiaire, mais une position englobante. Pour cette raison, sa médiation n’a rien de problématique. Elle est parfaite »10.

Dès lors, « Fils de Dieu et frère des hommes, le Christ est le parfait médiateur. Ce qui, du sacerdoce ancien, a été aboli, ce sont ses limites et son impuissance, et non pas son intention fondamentale qui, au contraire, a été pleinement réalisée dans le Christ »11.

Ainsi, loin d’être un écrit secondaire, la lettre aux Hébreux nous offre une vision novatrice et passionnante de la personne du Christ, du sens de sa mort, de son rôle d’intercesseur, de sa bienveillance persistante pour nous etc. Avec tout ce que cela peut avoir de conséquences, par exemple pour la compréhension du sacerdoce ministériel : si le prêtre veut être à sa ressemblance, « un autre Christ », il ne peut certainement pas se proposer de vivre la sainteté par séparation, à l’écart des fidèles, en se situant par exemple au-dessus d’eux, mais au contraire en communion parfaite tant avec Dieu qu’avec eux12.

Mais il est temps maintenant de revenir au texte pour l’éclairer à l’intention des lecteurs d’aujourd’hui : et c’est une gageure car la lettre reste écrite par un auteur situé à plus de vingt siècles de distance, dans un vocabulaire et une symbolique dont on a souligné l’originalité et la difficulté, et qui pourraient conduire le lecteur insuffisamment motivé à « décrocher ». Ce serait dommage, tant l’écrit est rempli d’intuitions justes et d’expressions marquantes. Je vais en proposer une lecture suivie, en replaçant l’écrit dans son contexte : ce qui suppose donc au préalable un nouvel examen des questions très débattues de l’origine, de la destination et du caractère de cet écrit.


1 Coll. Jésus et Jésus-Christ n° 24, Paris, Desclée, 2002.

2 Cette qualification d’homélie sera justifiée plus loin.

3 op. cit. p. 15-16.

4 op. cit. p.16.

5 op. cit. p. 19.

6 Ce thème est une constante de la tradition du Nouveau Testament, et devait se situer au coeur des préoccupations missionnaires : en effet, la mission chrétienne visait d’abord et en priorité les Juifs, lesquels ne pouvaient être éventuellement convaincus qu’à partir de leurs Écritures (cf. par exemple Ac 17,2-3).

7 op. cit. p. 23.

8 Ibid.

9 op. cit. p. 25.

10 op. cit. p. 50.

11 op. cit. p. 27.

12 La thématique de la séparation, très présente dans la tradition juive et au premier chef dans le premier récit de la création, en Gn 1,1 – 2,4, se manifeste en particulier dans la volonté de distinguer le sacré du profane, le pur de l’impur. Les pharisiens, entre autres, continuent de s’en faire les chantres dans le Nouveau Testament, mais Jésus en prend le contrepied à plusieurs reprises.

L’auteur et les destinataires de la « lettre »

Avant de déterminer, s’il est possible, l’auteur de la « lettre », une qualification qu’il va d’ailleurs falloir remettre en cause, évoquons tous ceux auxquels elle a été attribuée.

Quel auteur ?

Aux débuts de l’Église, la « lettre » a été considérée, en particulier par la tradition orientale, comme d’origine paulinienne, et c’est sans doute ce qui a justifié son entrée dans le canon des Écritures13. Les commentateurs pensaient en effet y trouver un certain nombre d’enseignements, ou plus simplement d’expressions, tout à fait conformes à ce que Paul affirme dans ses lettres : thème de la supériorité du nom reçu en 1,4 (cf. Ph 2) ; supériorité par rapport aux anges en He 1,4-14 (cf. Colossiens) ; usage de « Premier-né » en 1,6 (cf. Colossiens) ; théologie « participationniste » en 3,14 ; abaissement/exaltation en 5,8-9 ; réflexion sur l’alliance et le testament en 9,15s (cf. Ga 3,15-17 ; Rm 7,1-6) etc. Les parallèles les plus nombreux sont toutefois plutôt ceux qui touchent les lettres que certains qualifient de deutéro-pauliniennes, autrement dit les lettres dont l’authenticité paulinienne est disputée et souvent rejetée. J’ai cité Colossiens, mais il faut aussi parler d’Éphésiens : cf. He 13,12 et Ep 5,25 sur la sanctification ; He 9,14 ou 10,12 et Ep 5,2 sur l’oblation etc.

Cette attribution paulinienne a finalement soulevé bien des difficultés. Origène, grande figure alexandrine, aurait avoué, aux dires d’Eusèbe de Césarée, un historien du III-IVe siècle, que les pensées sont de Paul, mais que « le style et la composition appartiennent à quelqu’un qui avait à l’esprit l’enseignement de Paul » ; quant à savoir de qui il pouvait s’agir, Origène donnait sa langue au chat : « Dieu seul le sait »14.

Que penser ? Il aurait dû être clair depuis longtemps que la substance de la réflexion porte sur des textes d’Écriture, en particulier les psaumes, et sur des thèmes, celui du culte juif, auxquels Paul ne recourt dans aucune de ses lettres. En outre, en considérant la propension de l’auteur à souligner le caractère transitoire des choses terrestres, simples reflets des célestes, ce qui signale des influences platoniciennes à mille lieux de la pensée paulinienne mais bien représentées dans le monde alexandrin, l’attribution paulinienne s’éloigne définitivement.

Les commentateurs ont fini par reconnaître que cette « lettre » nous introduisait dans un autre monde de pensée que celui de Paul et ils ont alors proposé d’y reconnaitre la plume de Luc, Pierre, Philippe, Barnabé… Plus récemment, certains ont invité à garder l’anonymat de cet écrit, arguant que cet anonymat fait partie des intentions de son auteur.

Ce qui pourrait leur donner raison, c’est que l’écrit en question, malgré son appellation courante, ne devrait certainement pas être qualifié de lettre ! Or, entrer dans cette question de la juste qualification, c’est s’approcher de plus près de son auteur, et… pouvoir le nommer.

Une lettre ou une homélie ?

Pourquoi parle-t-on des « lettres de Paul »? À une telle question, bien des commentateurs répondront sous forme de lapalissades : parce que ce sont des lettres. En disant cela, ils penseront au fait qu’elles se présentent avec la mention de l’auteur et de ses correspondants, des vœux, un contenu varié adapté aux situations locales, des salutations et une signature.

Peut-on affirmer que les lettres antiques ressemblaient à celles d’aujourd’hui ? Pour le savoir, il faut pouvoir se pencher sur les lettres de ces temps reculés, dont nous possédons fort heureusement encore plusieurs exemples, y compris d’ailleurs dans la Bible (lettre de Démétrius Ier en 1 M 10,25-45, ou celle aux Juifs d’Égypte en 2 M 1,1-10, sans oublier la longue lettre de Jérémie en Ba 6).

Le genre épistolaire à l’époque du Nouveau Testament

Parmi les nombreuses études consacrées à l’épistolographie ancienne, l’une des plus notables est celle de J. L. White15. Il propose de reconnaître trois fonctions à n’importe quelle lettre : maintenir un contact, révéler ou chercher une information, demander quelque chose au destinataire. Le premier élément est mis en œuvre spécialement dans l’introduction et la conclusion de la lettre, les deuxième et troisième éléments dans la partie centrale ou corps de la lettre.

Faut-il penser a priori que la part respective prise par l’introduction ou le corps ou la conclusion dépend du type de lettre : note économique, rapport diplomatique, invitation etc. ? En fait, à cette époque, il dépendait aussi largement du moyen de transmission utilisé, autrement dit le support : le parchemin n’avait pas encore fait son apparition, et l’on avait alors recours au papyrus, fait à partir du roseau, mais qui restait cher et d’un emploi délicat ; si bien que le tesson d’argile, ostracon, à la taille limitée, restait très courant, en particulier pour l’écriture de petits billets.

Voici une lettre du 1er siècle d’un mari à sa femme :

« Hilarion à sa sœur Alis, saluts profonds, ainsi qu’à Dame Berous et à Apolonnarion. Sachez que nous sommes toujours à Alexandrie. N’ayez aucune crainte ; même s’ils retournent à la maison, je resterai à Alexandrie. Je vous demande et vous recommande de prendre soin du petit et, aussitôt que nous recevrons notre paie, je vous l’enverrai. Si par chance vous mettiez au monde un enfant, si c’est un garçon, accueillez-le, si c’est une fille, rejetez-la. Vous m’avez fait dire par Aphrodisias " Ne m’oubliez pas ". Comment pourrais-je vous oublier ? Je vous demande donc de n’avoir aucune crainte. La 29e année de César, Pauni 23 » (Au dos, l’adresse : À remettre à Alis de la part d’Hilarion).

Ou bien encore, une lettre de recommandation datant de l’année 25 (cf. Rm 16,1 et 2 Co 3,1)

« Theon au très révérend Tyrannus, grands saluts. Heraclide, le porteur de cette lettre, est mon frère, et c’est pourquoi je vous recommande avec force de le prendre sous votre protection. J’ai aussi demandé par lettre à votre frère Hermias de vous informer à son sujet. Vous me ferez grand honneur si vous le laissez gagner votre bienveillance. Avant tout je prie que vous ayez la santé et le plus grand succès, sans être atteint par le mauvais œil. Au revoir. » (À Tyrannus le dioécète).

En général, même s’il existe de nombreuses exceptions, les lettres de cette époque sont donc brèves, commençant par une présentation rapide de l’expéditeur et du destinataire, accompagnée de vœux de bonne santé que l’on peut aussi retrouver en fin de lettre. En fin de lettre, on trouvera aussi souvent, en cas d’illettrisme de l’expéditeur, mention d’un scribe et quelque signe de reconnaissance.

Le corps de la lettre est brièvement introduit par une formule du type « Sachez que » ou « Je tiens à vous faire savoir », suivie aussitôt par une brève exposition de l’objet de la requête si elle existe et une invitation plus ou moins motivée à satisfaire cette requête.

Est-il donc juste de parler de « lettre » aux Hébreux ? La raison de cette désignation est sans doute à trouver dans la longueur de l’écrit, proche des lettres de Paul ou de celles que l’on peut écrire aujourd’hui, mais compte tenu de ce qui vient d’être dit, cela ne suffit pas et d’autres commentateurs contestent un tel caractère :

Il faut donc refaire le constat que la plupart des commentateurs font aujourd’hui, la « lettre » n’en est pas une, au moins à l’origine : la dimension largement « intemporelle », l’abondance des références scripturaires, leur interprétation symbolique ou morale, pour faire bref« le style », rapprochent cet écrit d’une homélie, autrement dit d’un commentaire très immédiat de l’Écriture. Une homélie qui a été ensuite « habillée » en forme de lettre par quelques modifications de contenu ou additions : la question qui se pose est bien sûr de connaître le pourquoi de cet habillement, puis son étendue. Pour répondre, il faut passer par une réflexion sur les destinataires de l’écrit.

Les destinataires de l’écrit

Pour connaître les destinataires de l’écrit, il paraît logique de s’attacher à sa partie principale, l’homélie. Les commentateurs ont l’habitude de noter deux points :

  1. Les exhortations à la persévérance (2,1-3 ; 3,14 ; 4,11 ; 6,4-12 etc.) indiquent que les destinataires avaient à faire face à quelque menace plus ou moins pressante.
  2. Par ailleurs, les contacts évidents avec la première lettre de Clément de Rome d’une part16, mais nettement plus vagues, à hauteur de la thématique17, avec la première lettre de Pierre d’autre part (lettre écrite de « Babylone », 5,13), contribueraient à suggérer un contexte romain.

Reprenons ces deux points, en commençant par le deuxième : les contacts évoqués avec 1 Pierre sont très généraux et faibles, et ceux avec la première lettre de Clément montrent simplement que ce dernier connaissait la « lettre » aux Hébreux, mais pas nécessairement que celle-ci soit d’origine romaine. Je ne prétends pas que l’origine romaine soit fausse, mais simplement qu’elle ne résulte pas des arguments avancés, surtout en s’en tenant à la partie homilétique.

Mais la question des destinataires va nous permettre d’avancer plus loin. Qui sont-ils ? Des personnes confrontées à la question d’un renoncement, d’un retour au passé : « nous sommes devenus participants du Christ, si toutefois nous retenons inébranlablement jusqu’à la fin, dans toute sa solidité, notre confiance initiale » (3,14). Un commentateur de renom, H. W. Attridge18, a poussé l’investigation pour approcher au plus près ces destinataires : avertissement contre la négligence (2,1-3 ; 6,12 ; 10,35-36 ; 12,1-4) ; contre l’incrédulité, éventuellement générée par des « doctrines étrangères » (3,12-18 ; 13,9) ; contre la trahison (6,4-6) ; contre l’absence au rassemblement communautaire, une forme précise de négligence (10,25). Il constate donc que le principal des exhortations tourne autour de la persévérance, et qu’un seul manquement précis est rapporté, celui de 10,25. Il note encore que l’auditoire n’a pas été le témoin direct de la prédication du Seigneur (2,3-4), qu’il a déjà reçu le catéchisme élémentaire (6,1-2), qu’il a connu quelque forme de persécution ou plus simplement de répression (10,32-34), sans que le sang ait été versé (12,4).

Attridge vise juste. Mais on peut encore aller plus loin que lui. Si l’on réfléchit à ceux qui pouvaient accueillir une telle homélie, il ne peut s’agir que d’un auditoire judéo-chrétien19, proche des milieux sacerdotaux, seul apte à décoder toutes les références à la tente, au culte, au prêtre et au grand-prêtre, même si celles-ci apparaissent à certains assez générales. Or, un tel auditoire, composé d’un grand nombre20 de prêtres, existait, mentionné en passant par Luc en Ac 6,7. Certes cette note lucanienne est discutée, mais le fait qu’elle soit mentionnée sans que l’évangéliste ne lui fasse jouer aucun rôle ensuite dans son ouvrage, comme une note qu’il ne voulait pas perdre et qu’il a choisi d’insérer un peu au hasard dans son récit, devrait être la marque la plus sûre de son authenticité. Qu’a-t-il pu arriver à ces prêtres à la suite de leur conversion ? Il n’est pas illogique de penser qu’une partie d’entre eux, menacée par les persécutions grandissantes dont Luc parle dans les Actes des Apôtres (8,1-3) ou par d’autres plus tard, a fui Jérusalem21 pour Rome ou d’autres destinations, et, à la manière du peuple hébreu regrettant dans le désert les oignons d’Égypte, se trouvait tentée par un retour au judaïsme.

C. Spicq reconnaît dans ces prêtres l’auditoire probable de la lettre aux Hébreux, et s’en explique avec talent, en évoquant par exemple 5,12 - ils auraient dû devenir des maîtres -, 6,6 - ils crucifient à nouveau (pour autant que cet adverbe qualifie le verbe crucifier, ce qui peut se discuter) le Fils de Dieu -, et enfin 10,18 - là où il y a rémission, il n’y a plus d’offrande pour le péché. Un tel auditoire correspond au mieux en outre à toutes les caractéristiques relevées par Attridge.

Voilà donc les deux premières questions, celles du genre de l’écrit – une homélie – et de son auditoire – des prêtres juifs exilés –, résolues. Mais il reste celle de l’auteur.

Apollos, rédacteur de la « lettre aux Hébreux »

Ce qui reste bizarre chez ceux qui se sont penchés sur cette question, c’est que parmi tous les auteurs proposés pour l’homélie, dont plusieurs commentateurs ont bien voulu reconnaître le caractère alexandrin, le seul qui soit d’origine alexandrine et dont on sache quelque chose, Apollos, est souvent laissé dans l’ombre. Il n’y a guère que Luther et, plus récemment Ceslas Spicq22